Rencontre d’Athènes 2015

Clôture de la rencontre du 3 octobre 2015 à Athènes, organisée par Séminaires psychanalytiques et l’EpSF : Autour de RSI

Marie Jeanne Sala

Aujourd’hui, avec l’atelier de topologie nous avons suivi la double recommandation de Lacan. La première, « Il faut un109px-Cycladic_female_figurine_1 peu de bêtise ». J’espère que nous n’en avons pas manqué, que nous avons été suffisamment bêtes et qu’en usant ainsi bêtement du nœud, nous en avons été davantage dupes (1), promesse lacanienne de moins errer.

La seconde recommandation de Lacan que nous avons mise en pratique dans l’atelier, la voici : « […] à manipuler ce petit nœud, vous vous familiariserez, au moins avec vos mains, avec ce quelque chose auquel de toute façon vous ne pouvez rien comprendre, puisqu’il est tout à fait exclu que ce nœud, vous le sachiez (2) ».
Si le nœud échappe au savoir, il existe pourtant un savoir du geste de la main, du corps, celui-là même cher aux tisserands et autres fileuses, avec lequel on peut manipuler le nœud, le faire, le défaire et le refaire. Entre-temps nous aurons constaté nos oublis ; le nœud comme ce qui ne cesse pas de s’oublier, de s’effacer, est toujours à retrouver. Mais, avant même d’en arriver à pouvoir oublier le nœud, il nous aura fallu au préalable surmonter notre inhibition, encore affaire de corps, voire notre aversion pour lui. Si l’oubli joue de proximité avec le refoulé dit secondaire, ce refoulement de tous les jours, l’aversion pour le nœud entretient, elle, le rapport le plus étroit avec le refoulé originaire nous dit Lacan.

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Une fois le nœud fabriqué dans l’atelier, nous avons, d’un autre geste de la main, dessiné le nœud dans sa mise à plat. Autrement dit nous l’avons écrit et, une fois écrit, nous avons pu le lire.
On peut aussi se demander à quel type de savoir nous avons affaire en maniant le nœud. D’être une « écriture qui supporte un Réel»(3) , le nœud trimballe forcément du savoir puisque selon la vieille histoire il y a du savoir dans le réel.

L’atelier de topologie n’aura pas fait de nous des artisans du nœud borroméen. Parce qu’à suivre Lacan, il n’y a pas de Réel dans le savoir de l’artisan : « Quand je pose la question s’il y a du savoir dans le Réel, c’est précisément pour exclure de ce Réel ce qu’il en est du savoir de l’artisan. Non seulement le savoir de l’artisan ne cause pas, mais c’est exactement cet ordre de savoir auquel l’artisan sert parce qu’un autre artisan lui a appris à faire comme ça (4). ».
Dans l’atelier de topologie nous avons causé et même pas mal puisque nous avons causé à la mesure de nos maladresses et autres ratages. Nous y avons fait cette expérience qu’il est impossible d’apprendre le nœud d’un autre, nous en fournirait-il le mode d’emploi, pour ne pas dire le modèle, terme dont on sait que Lacan le répudie pour le nœud.
Aujourd’hui il a été question de topologie et de pratique et de clinique. La topologie pas sans la pratique clinique, c’est elle qui est première, qui produit le nœud. Telle est la démarche de Lacan : le nœud sort de la pratique, il le produit, dit-il, pour rendre raison de sa pratique, une pratique dont l’acte consiste à fabriquer des nouages pour un sujet. « C’est de l’expérience analytique [que le nœud] rend compte, et c’est en cela qu’est son prix. (5)» A entendre ce qui s’est dit aujourd’hui, il est apparu que si le nœud« on le trouve déjà fait (6).
Comme le rond est équivalent à la droite infinie, comme le sujet est équivalent au point de serrage entre les trois points triples du noeud, il existe une concordance entre cette écriture qui supporte un réel qu’est le nœud et la clinique qui est, rappelons-le, « le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter » (7), il n’en demeure pas moins flexible, les renouages restent possibles ; c’est en ça que la topologie, de relever du malléable et du déformable, peut être un outil particulièrement
opérant pour articuler la pratique clinique.Grâce au nœud on peut lire les nouages ou bien justement l’absence de nouages ou encore certaines mises en continuité des catégories que l’acte analytique, en opérant coupures, raboutages et autres épissures peut permettre de renouer autrement.
Car R, S et I ne sont pas toujours noués borroméennement et dans ce cas le recours au 4ème rond peut s’avérer utile pour rétablir le caractère borroméen du nœud. C’est avec ce 4ème rond qui préexiste chez Freud sous la forme de la réalité psychique (la mentalité, le rêve, le fantasme) que Freud peut attraper dans sa clinique avec un sujet paranoïaque
comment un rêve repris dans la cure vient corriger le délire. Le même nouage par le rêve a lieu pour la patiente qui a « trop de corps ». Le rêve, mais aussi bien l’écriture de fiction de Virginia Woolf, font de la réalité à partir du Réel. Que ce brin de Réel comporte les signifiants
déchaînés du délire ou ceux qui peuvent apparaître parfois dans la fiction de Woolf ou encore les traumatismes que l’écrivaine appelle des chocs, ces points de réel-là vont être réintégrés, ré-arrimés au symbolique et permettre ainsi un autre accrochage avec l’imaginaire. Avec ce Réel dénoué du Symbolique et de l’Imaginaire, chacune fabrique de la réalité (le rêve ou la fiction), chacune se sert de ce quatrième rond pour confectionner une doublure au Réel, qui vient réparer le caractère borroméen du nœud, par le jeu de passer
dessous le rond du Réel qui est dessous, et de passer dessus le rond du Symbolique qui est dessus, en crochetant au passage l’Imaginaire et permettre par là un nouveau mode d’accrochage du corps. Avec de l’impossible, à partir d’un peu de réel, chacune a ainsi pu confectionner du possible.
D’autres Noms-du-père peuvent venir jouer le rôle du 4ème rond, y compris R, S et I eux-mêmes, mais nous venons là de repasser au nœud borroméen à trois, celui qui implicite du quatre dans le trois. Le  séminaire se terminera en revenant une nouvelle fois au nœud borroméen à quatre, celui qui, cette fois, de supporter les trois nominations selon la place que ce quart élément occupe, explicite en lisant et en nommant le nouage borroméen du sujet. C’est le mouvement du séminaire qui nous a été déplié ce matin. D’autres Noms-du-père peuvent venir jouer le rôle du 4ème rond, avons-nous vu cet après-midi. Ainsi des nombreuses tentatives amoureuses réitérées de la patiente au « trop de corps » pour aspirer à fabriquer un ou des Noms-du-père. En revanche, pas d’affect, pas d’amour pour Stephen Dedalus. Le Nom-du-père de ne pas faire boucle autour de RSI, ne permet pas l’amour. Pourquoi n’y a-t-il pas d’amour sans Nom-du-père ? Pour tenter d’y répondre, nous avons dû remonter les sentiers qui mènent à « l’expression la plus précoce d’une liaison affective», soit l’identification, nous dit Freud. La triple identification freudienne constitutive du sujet, Lacan ne pouvait faire autrement que de la reporter sur le nœud borroméen à trois. L’amour – qui n’a rien à voir avec le rapport sexuel, qui n’a rien à voir avec le deux du couple – a toute sa place dans le nouage borroméen qui n’ex-siste que de commencer à trois. Mais où le situer ? Sur le quatrième terme en tant qu’il en serait une nomination symbolique ? Mais nous voilà déjà arrivés à la fin de RSI. Parvenus au terme de cette journée, peut-être pourrions-nous la ré-intituler RSI, de l’hérésie au récit ; de l’hérésie de ceux qui s’écartent des dogmes des religions de la trinité au récit du sujet que dit son RSI, récit étant ici à entendre, comme il nous l’a été expliqué ce matin, au sens que lui attribuait Sophocle, celui de la tragédie du sujet. Mais nous avions pensé intituler cette journée : Autour de RSI. Tourner autour de RSI comme on tournerait autour du pot, comme on ferait un détour, par peur de trop s’approcher et craindre d’être happé par ce trou dans le trou du symbolique du noeud qu’est l’Urverdrängt ? Ou bien Autour de RSI comme le rond quatrième fait une doublure au Réel pour venir faufiler R, S et I, que ce quatrième rond s’appelle le rêve, l’écriture de la fiction ou autre Nom-du-père nommant ou supportant quelque amour ?
Nous avons aussi choisi le terme de Rencontre pour cette journée. L’écriture au singulier à laquelle nous avons tenu figure une rencontre, au sens que Lacan lui donne dans ce séminaire « quelque chose qui vous vient de vous (8). ». Une heureuse surprise d’avec les textes des collègues grecs que nous avions sollicités il y a trois ans qui a permis que la rencontre se poursuive jusqu’à ce jour. Une rencontre qui ne date pas d’hier comme la bonne fée de la mémoire d’Andromaque vient de nous en faire le récit.

1 J. Lacan, RSI, séance du17 décembre 74, séminaire inédit.

2 Ibidem, séance du 14 janvier 75

3Ibidem, 17 décembre 74

4 J. Lacan, Les non-dupes errent, 23 avril 74, séminaire inédit.

5 J. Lacan, RSI, séance du 17 décembre 1974, séminaire inédit.
6 Ibidem, séance du 15 avril 75
7 J. Lacan, Ouverture de la section clinique, Ornicar ?, n° 9, 1977.

8 J. Lacan, RSI, séance du 11 février 1975, séminaire inédit