Colloque 2013 : Qu’est-ce qu’une psychanalyse ?

Comme cela a été annoncé à l’Assemblée Générale du 29 mai dernier un colloque réunissant sept associations et écoles du Brésil et d’Argentine organisé par l’EPSF se tiendra les 25, 26 et 27 janvier 2013 à Paris.

Le principe du travail en cartel ayant été favorablement accueilli nous ne pouvons que réitérer notre proposition et encourager les initiatives allant dans ce sens.

Un premier cartel réunissant les organisateurs du colloque a déjà été constitué. Ce cartel s’est fixé comme thème de travail le séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séminaire qui s’est tenu à un moment décisif de l’histoire de la psychanalyse en France entre janvier et juin 1964 : entre la radiation de Lacan de la liste des didacticiens et le « bannissement » de son enseignement comme condition de la reconnaissance de la Société Française de Psychanalyse par l’Association psychanalytique internationale (novembre 1963) et la fondation de l’École freudienne de Paris (juin 1964).

« Qu’est-ce qu’une psychanalyse ? », telle est la question sur laquelle se penche Lacan, une fois de plus, mais cette fois d’une nouvelle place, d’une « place qui a changé, qui n’est plus tout à fait au dedans, et dont on ne sait pas si elle est au dehors[1] ». Cette question sera au centre de nos réflexions pour définir l’orientation de ce colloque.

Le choix de Lacan d’étudier dans ce séminaire quatre concepts de la psychanalyse (l’inconscient, la répétition, le transfert et la pulsion) qui ont pour lui une fonction « originante » relève moins du souci de présenter « une synthèse que [du] devoir d’éclairer l’abrupt du réel […] du champ légué par Freud à nos soins[2] ». Il s’agit donc avant tout pour lui de rendre compte du réel de l’expérience analytique, enjeu toujours à renouveler pour le psychanalyste dans son acte.

Nous avons déterminé quelques axes de travail qui ne sont encore qu’une première ébauche :

  • dialectique entre praxis et transfert,
  • présence de l’analyste / concept de l’inconscient,
  • présence de l’analyste / présence de la vérité,
  • interprétation et transfert.

Cette liste n’est, bien sûr, pas exhaustive.

Quelques références bibliographiques :

  • S. Freud, La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953.
  • S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions » dans Métapsychologie, Paris, Idées/ Gallimard n° 154, 1972, pp. 11-44 et dans OCP, Tome XIII, Paris, PUF, 1988, pp. 163-185 sous le titre « Pulsions et destins de pulsions ».
  • J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973.
  • J. Lacan, « Du “Trieb” de Freud et du désir de l’analyste » dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, pp. 851-854.
  • J. Lacan, « Variantes de la cure-type », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, pp. 323-362.
  • J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, pp. 585-645.
  • J. Lacan, Intervention au Congrès de Strasbourg de l’École Freudienne de paris sur « Psychanalyse et psychothérapie » le 12 octobre 1968 au matin, dans Lettres de L’école Freudienne 1969 n° 6 pp. 42-48.

L’organisation « linguistique » du colloque nécessitant une logistique de traduction assez lourde — trois langues seront utilisées : portugais, espagnol et français — LES TEXTES DEVRONT IMPÉRATIVEMENT NOUS PARVENIR AU PLUS TARD À LA FIN DU MOIS DE SEPTEMBRE 2012 avec quelques lignes de présentation des interventions, les noms des membres des cartels ainsi que celui ou ceux des intervenants.

Christian Centner, Héléna D’Élia, Claude Garneau, Charles Nawawi, Françoise Samson, Dora Yankelevich-Szerman

[1]J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 9.

[2]Ibidem, 4ème page de couverture.

Quelques notes d’orientation pour le Colloque 2013

Pour ce colloque nous avons centré nos réflexions sur le signifiant « Praxis ».

“La praxis psychanalytique” est un thème assez vaste pour supporter un large éventail de questions et d’ouvertures. Ce thème étant très ouvert puisque l’on peut dire qu’il recouvre toute la psychanalyse, nous sommes conscients du fait qu’il faudra veiller à ne pas s’éparpiller ; notre travail consistera donc pour l’essentiel, à concentrer les réflexions autour de quelques thèmes dominants.

« La praxis psychanalytique » n’est pas encore le titre définitif. Il a été envisagé plusieurs modulations comme « la psychanalyse est une praxis », « les amarres de la praxis psychanalytique » ou encore « la praxis psychanalytique aujourd’hui » dans une dimension temporelle donc, à l’instar de la question que Lacan inscrit au fronton de La direction de la cure : « Qui analyse aujourd’hui ? », ce n’est pas tant « qui ? » que « comment analyse-t-on aujourd’hui ? » ou « avec quoi analyse-t-on aujourd’hui ? ».

Ce signifiant, « praxis » a deux portes d’entrée, l’une, l’intervention de Lacan au Colloque international de Royaumont de juillet 1958, publié pour la première fois en 1961 et repris dans les Écrits sous le titre « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », l’autre, la définition qu’il en donne dans le séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse précisément à la page 11 du volume édité au Seuil.

« Nous entendons, écrit Lacan dans « La direction de la cure », montrer en quoi l’impuissance à soutenir authentiquement une praxis, se rabat, comme il est en l’histoire des hommes commun, sur l’exercice d’un pouvoir[1] ».

Dans ce Colloque Lacan s’adressait, au-delà de son auditoire, aux analystes formés « à l’américaine ». Ce texte pose d’abord la question du transfert et la manière dont l’analyste s’y situe. En corollaire, c’est encore la question de la formation des psychanalystes qu’il interroge. Il ouvre la voie à l’éthique de la psychanalyse dont Lacan fera séminaire l’année suivante en 1959-60, à l’acte analytique dont le séminaire ne se tiendra qu’en 1967-68, enfin à la notion de « désir de l’analyste » introduite dans le Séminaire XI. C’est dans ce séminaire que Lacan définit la praxis d’une manière qui ne sera renouvelée qu’avec l’introduction du nœud borroméen :

« Qu’est-ce qu’une praxis ? demande-t-il. Il me paraît douteux que ce terme puisse être considéré comme impropre concernant la psychanalyse. C’est le terme le plus large pour désigner une action concertée par l’homme, quelle qu’elle soit, qui le met en mesure de traiter, dirais-je, le réel par le symbolique. Qu’il y rencontre plus ou moins d’imaginaire ne prend ici que valeur secondaire[2]. »

La première remarque que nous inspire cette définition est l’affirmation, par Lacan, que le terme de « praxis » s’applique à la psychanalyse ; ce qui n’a rien d’évident du seul fait que celui-ci trouve son ancrage historique dans la philosophie classique et dans le marxisme. Est-ce un phénomène de mode de l’époque[3] ? Il y a tout lieu d’en douter au regard des termes utilisés par Freud dans ses écrits dont Françoise Samson nous donne un aperçu dans le texte joint. Une autre considération plaide en faveur du fait que Lacan ne cède pas à un phénomène de mode, c’est que ce signifiant de « praxis » est présent dans son séminaire depuis Le désir et son interprétation (1958-1959) jusqu’à la fin de son enseignement mise à part une interruption entre 1967 et 1971 au Congrès de l’École freudienne de Paris sur « La technique psychanalytique » en mai 1971.

La seconde remarque est que cette définition est datée : 1964. Il ne paraît pas excessif d’imaginer qu’elle aurait pu être reprise avec les mêmes termes dix ans plus tard, disons en 1974, et être rédigée ainsi :

Qu’est-ce qu’une praxis ? (…) C’est le terme le plus large pour désigner une action concertée par l’homme, quelle qu’elle soit, qui le met en mesure de traiter le réel par le symbolique, non sans y rencontrer l’imaginaire.

Cette dernière formulation nous permettra, peut-être, d’éclairer ou du moins d’entrer dans cette remarque que Lacan avance dans Le Sinthome et qui fait ultime définition :

« C’est en tant que le sinthome fait un faux-trou avec le symbolique, qu’il y a une praxis quelconque. C’est-à-dire quelque chose qui relève du dire de ce que j’appellerai aussi bien à l’occasion l’art-dire, voire, pour glisser vers l’ardeur[4]. »

Formulation qui reste encore mystérieuse mais dont on entend les résonnances avec l’Étourdit et avec Joyce.

Le signifiant « praxis » est un signifiant central de la philosophie qui traverse toute son histoire d’Aristote à Marx et au-delà. L’article « Praxis » écrit par Étienne Balibar, Barbara Cassin et Sandra Laugier, dans le Vocabulaire européen des philosophies[5] a été un point d’appui pour s’y repérer. « Praxis » renvoie chez Aristote « à une élaboration qui l’oppose à la poiêsis et le met en relation avec une éthique et une “politique de la prudence[6]” ». Chez Marx il renvoie « au mouvement de transformation du monde existant enraciné dans le travail et la lutte des classes ». Au-delà de Marx il faut signaler les avancées de Gramsci, de Sartre et d’Althusser qui ont eux-mêmes inspiré de nombreux auteurs. Ce n’est pas lieu de faire, ici, une histoire de ce concept en philosophie mais il peut être utile pour nos réflexions d’en donner quelques grandes lignes.

Les auteurs de cet article soulignent d’emblée deux difficultés intéressantes :

« Le terme praxis, écrivent-ils, pose deux problèmes : premièrement faut-il le « traduire » ? deuxièmement, à quelle langue appartient-il ? : le grec ou l’allemand ? Ces deux problèmes ne sont pas vraiment séparables : ils définissent un processus d’appropriation exemplaire, qui se ramène pour l’essentiel à une transformation de la catégorie aristotélicienne par le marxisme. (…) La majorité des connotations qui s’attachent à l’usage de praxis proviennent aujourd’hui non pas directement de la source grecque, mais d’usages en allemand, avant tout post-marxistes pour constituer aujourd’hui une référence autonome[7]. » Il suffit de reprendre les séminaires L’éthique de la psychanalyse et Le transfert pour prendre la mesure du dialogue que Lacan a entretenu avec Aristote et avec Marx à propos de ce signifiant.

Concernant la traduction de ce terme, le dictionnaire d’allemand donne comme premier sens « le cabinet », Artzpraxis c’est le cabinet du médecin, mais die Praxis c’est, par métonymie, la clientèle. C’est un terme courant de la langue allemande, et de ce qui a pu être rapidement parcouru des textes de Freud en allemand il y est très fréquemment utilisé. Quant à la langue française le Dictionnaire historique de la langue française confirme que ce terme est emprunté à l’allemand et insiste sur le fait qu’il ne provient pas directement du grec. Son utilisation dans la langue française date de 1934, c’est à dire du livre de Marx Thèses sur Feuerbach traduit en français à cette date.

Quelques exemples choisis dans deux textes de Freud, Le Moi et le Ça et Analyse avec fin et analyse sans fin nous donneront une idée de la manière dont Freud utilise ce terme et de la manière dont il est traduit en français.

Premier exemple, dans le premier chapitre de Le Moi et le Ça, intitulé « La conscience et l’inconscient » l’expression « die analytische Praxis » a d’abord été traduite par « travail analytique[8] » avant qu’elle ne le soit par « pratique analytique[9] ». Ni l’une, ni l’autre de ces traductions ne convient. Le terme praxis ne recouvre ni le terme de « travail », ni celui de « pratique », il possède une spécificité éthique que ne traduit aucun de ces deux mots. C’est pourtant ce dernier, « la pratique », qui est le plus souvent utilisé et ce d’une manière unifiée dans les Œuvres complètes des PUF.

D’autres exemples tirés de Analyse avec fin et analyse sans fin montrent que le terme de praxis est toujours utilisé par Freud dans l’expression « die analytische Praxis » qui est alors systématiquement traduite par « pratique analytique ». Or s’il est manifeste que “praxis” et “pratique” sont deux notions très proches, elles sont néanmoins à distinguer. Il semble que Lacan, qui a pourtant utilisé les deux, soit plus près du texte freudien lorsqu’il ne le traduit pas. On retrouve là, la préoccupation des auteurs de l’article du Vocabulaire européen des philosophies. À la fin de la troisième partie de ce texte, Analyse avec fin et analyse sans fin, Freud s’interroge sur « l’instabilité de notre thérapie analytique » concernant sa « prétention de guérir les névroses en assurant la maîtrise sur les pulsions ». Cette prétention, dit-il, est légitime « dans la théorie toujours, dans la pratique (« Praxis » dans le texte de Freud en allemand) pas toujours. » Nous avons là encore un exemple de l’ambiguïté de la traduction de l’allemand au français.

Les trois temps majeurs de l’élaboration du réel chez Lacan sont : dans le séminaire Le moi dans la théorie de Freud, « le réel comme ce qui revient toujours à la même place » ; dans le séminaire Les quatre concepts fondamentaux, « le réel comme l’impossible » ; enfin dans les séminaires borroméens à partir de 1973 le réel comme « ce qui est impensable », le « hors sens ». Si la « praxis » a partie lié au réel, quelles conséquences ces remaniements conceptuels ont-ils pour son traitement ? Avec l’apport du nouage RSI prend-il une nouvelle orientation ?

Ces questions pourront être développées dans l’un des thèmes lors de ces journées.

Le signifiant « praxis » et l’institution psychanalytique.

Dans le temps historique du séminaire XI tout entier tourné vers « le devoir d’éclairer l’abrupt du réel[10] », il aurait été étonnant que Lacan ne reprenne pas ce signifiant « praxis » dans les textes fondateurs de son École. L’acte de fondation de l’E.F.P. daté du 21 juin 1964, est antérieur de trois jours à la dernière leçon de ce séminaire qui s’est tenue le 24 juin. Ce texte – L’acte de fondation – s’ouvre par une affirmation tranchante : L’École est le lieu où « doit s’accomplir un travail qui ramène la praxis originale que [Freud] a instituée sous le nom de psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde », affirmation que l’on retrouve dans les mêmes termes dans la lettre de dissolution du 8 janvier 1980.

Dans les trois sections qui constituent son École, Lacan assigne des tâches toutes en lien avec la praxis psychanalytique. Il suffit de relire l’Acte de fondation pour se rendre à l’évidence : « critique interne de la praxis comme formation » dans la section de psychanalyse pure, « mise à l’épreuve des termes catégoriques et des structures [qu’il y a] introduits comme soutenant le droit fil de la praxis freudienne » dans la section de psychanalyse appliquée, enfin « éthique de la psychanalyse, qui est la praxis de sa théorie » dans la section de recensement du champ freudien.

Resterait à voir comment ces questions peuvent être revivifiées dans nos écoles aujourd’hui.

Voici donc ce que nous avons tracé comme premières pistes de réflexion pour ce colloque.

Il faut pour finir signaler quelques thèmes et questions qui ont été soulevés dans nos réunions.

  • L’interprétation, construction, élaboration, épissure, raboutage …
  • Quel rapport entretiennent topologie et praxis ?
  • Présence de l’analyste/présence de la vérité[11], transfert, désir de l’analyste …
  • La pulsation de l’inconscient, « l’inconscient freudien et le nôtre »
  • La pulsion, la fin de la cure, « le tracé de l’acte »
  • La psychanalyse en institution (enfants et adultes),
  • Les outils dont se sert l’analyste, le savoir et le non savoir de l’analyste, le savoir textuel, les outils topologiques.

Nous tenons à rappeler que l’organisation du travail en cartel est toujours d’actualité. Nos courriers précédents, depuis le mois de juillet, semblent avoir suscité la formation de cartels dont nous avons eu déjà quelques retours, notamment d’Argentine et du Brésil.

Voilà donc où nous en sommes dans nos réflexions concernant ce colloque, il nous reste à réitérer notre offre de nous rejoindre dans ce travail et nous vous invitons à nous faire part de vos propositions et de vos suggestions.

Christian Centner, Héléna D’Élia, Claude Garneau, Charles Nawawi, Françoise Samson, Dora Yankelevich-Szerman.

[1] J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » dans Écrits, Seuil 1966, p. 586.

[2] J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil Paris 1973, p. 11.

[3] Louis Althusser publie Pour Marx et Lire le Capital en 1965.

[4] J. Lacan, séminaire Le sinthome, leçon du 9 mars 1976, p. 118.

[5] Vocabulaire européen des philosophies, sous la direction de Barbara Cassin, Seuil 2004, pp. 988-1002.

[6] On ne peut pas dire que notre pratique soit étrangère à cette “politique de la prudence”.

[7] Vocabulaire européen des philosophies, Paris, Le Seuil/Le Robert, 2004, p. 988.

[8] Petite Bibliothèque Payot, n° 44, p. 185.

[9] OCP, Tome XVI, p. 262.

[10] Séminaire XI, 4ème page de couverture. Résumé rédigé pour l’annuaire de l’École pratique des Hautes Études.

[11] Voir J. Lacan, Intervention au Congrès de Strasbourg de l’école Freudienne de paris sur « Psychanalyse et psychothérapie » le 12 octobre 1968 au matin, dans Lettres de L’école Freudienne 1969 n° 6 page 42-48.

“Praktik” et “Praxis” dans les textes de Freud

Praktik est peu employé de nos jours et plutôt au pluriel pour parler de pratiques pas très nettes, trucs, artifices, stratagèmes. Freud l’utilise pour parler de pratiques sexuelles comme le coïtus interruptus ou l’utilisation de certaines parties du corps en principe pas destinées à cela, ou encore pour la masturbation. Mais il l’utilise aussi pour désigner des pratiques religieuses mystiques, magiques, celles de la « Christian Science » dans les pays anglophones et pour le yoga.

Le mot Praxis, Freud l’utilise dans le sens habituel en allemand de « cabinet » pour médecins (ou pour avocat et autres professions libérales), mais aussi dans son opposition à « théorie ».

Exemples : « Dans la théorie on tend toujours à surestimer les premiers (facteurs constitutionnels), la Praxis thérapeutique souligne l’importance des seconds (facteurs accidentels). »

« Il est vrai, que l’interprétation du rêve a gagné une importance incomparable pour la théorie comme pour la praxis de l’analyse. »

« L’expérience analytique […] nous a amené à négliger dans la praxis thérapeutique le facteur constitutionnel ; nous n’avons il est vrai pas prise sur celui-ci ; dans la théorie nous devrions toujours nous en souvenir. »

Ou encore dans des formulations comme « la praxis quotidienne », « la praxis habituelle » « dans la praxis actuelle de la cure » et « avec une praxis plus douce », qui me semble-t-il nous indiquent qu’on est là dans la Praxis – cabinet avec un patient et un praticien (Praktiker ou le plus souvent chez Freud Arzt, médecin) qui essaie de se débrouiller comme il peut avec « la praxis analytique », c’est-à-dire pas sans la théorie qui évolue ni sans l’éthique propre au discours analytique.

Françoise Samson

L’interprétation

Deutung, c’est le mot que Freud a choisi, paru tout d’abord comme chacun sait sous le titre Traumdeutung, pour rendre compte de certaines interventions de l’analyste dans le cadre d’une cure. Ce mot a la même base étymologique que deutsch, qui signifiait en vieux germanique le peuple. Deuten signifiait rendre compréhensible. Aujourd’hui il signifie interpréter un texte, un signe, une image, une métaphore[1], les lignes de la main, les étoiles quand il est transitif, mais aussi indiquer, pointer, montrer du doigt, désigner, il est alors intransitif et construit avec la préposition auf. Du coup les choses deviennent « deutlich », nettes, claires, lisibles, compréhensibles, sans équivoque (eindeutig), voire grossières et sans égards et même « überdeutlich » soulignées, surlignées, en surbrillance. Elles prennent une Bedeutung, une signification, voire plusieurs puisqu’elles peuvent du même coup devenir zweideutig, équivoques. Donc c’est affaire de langage, de langue, de la lalangue.

Et c’est bien par cette question, une question de vocabulaire en somme, que Lacan commence l’avant-dernière séance de son séminaire « Les quatre concepts de la psychanalyse », le 17 juin 1964, intitulée, dans l’édition du Seuil, « De l’interprétation au transfert ». Après avoir annoncé le vocabulaire qu’il allait introduire ce jour-là ( identification, idéalisation, projection, introjection) et mis en garde contre « l’usage intuitif » des mots, « source de tous les glissements et de toutes les confusions », il poursuit ainsi: « C’est le sort commun , celui qui parle, au moins dans sa langue maternelle, s’exprime d’une façon si sûre, et avec un tact si parfait, que c’est l’usager le plus commun d’une langue, à l’homme non instruit, qu’on recourt pour savoir quel est l’usage propre d’un terme.» (p.221) Avec les mots du vocabulaire psychanalytique, les psychanalystes sont « hélas, familiarisés», dit Lacan, (soulignons le « hélas ») et donc quand ils parlent ils font couramment, comme l’homme du discours commun, un usage spontané et adéquat de ce vocabulaire. Et c’est à ce « tact de l’usage psychanalytique » que Lacan se réfère. Ainsi, de ce point de vue, pourrait-on dire le discours analytique ne fait pas exception au discours courant : « L’usage intuitif des ces termes, à partir du sentiment qu’on a de les comprendre » est « source de tous les glissements et de toutes les confusions. » Voilà pourquoi il nous est nécessaire de remettre sans cesse les concepts fondamentaux sur le métier, que ce soit dans le cadre du travail de chacun que dans nos Écoles et associations.

On remarquera l’usage que fait Lacan ici du « tact», mot cher à Ferenczi et qui concerne le savoir-faire de l’analyste, on pourrait dire son savoir y faire avec « avec cette topologie enveloppante[2] où le sujet se reconnaît quand il parle spontanément » mais aussi avec la dépendance du « champ de l’Autre qui était là depuis un bout de temps avant que nous venions au monde et dont les structures circulantes[3] nous déterminent comme sujet. », ce qu’il nomme ensuite « positions subjectives de l’être », annonçant par là son prochain séminaire, qui en fait aura pour titre les « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse ».

Mais c’est aussi le mot « tact » qu’utilise Freud répondant à la question de l’interlocuteur impartial du texte sur l’analyse profane : à quoi reconnaît-on le moment juste pour communiquer une interprétation à un patient ? De tact, oui mais, précise –t-il, très affiné par l’expérience. Le moment juste devrait tomber juste avant que le patient en soit lui-même assez proche sinon l’interprétation ne fabrique que rejet ou résistance. En quelque sorte que le patient puisse reconnaître « C’est ça » ce qui est pointé là, comme le dit le mot gedeutet, et ce quand bien même il ne l’avouerait que d’une dénégation.

Dans « L’étourdit » Lacan dit de l’interprétation qu’elle est apophantique[4]. Ce mot vient d’Aristote, dit le dictionnaire, et se dit d’énoncés qui peuvent être dit vrais ou faux, et peuvent être l’objet d’un jugement. Heidegger utilise aussi ce terme : ce qui fait apparaître et rend manifeste la chose dont on parle. On le voit, ce n’est pas très éloigné de ce que dit le mot qu’utilise Freud pour l’interprétation. Le recours à Heidegger n’était donc peut-être pas indispensable.

De sa voix l’analyste indique le sens, il pointe, désigne le point-nœud (Knotenpunkt)[5] qui est à dénouer et à renouer autrement, ou le mot-pont (Wortbrücke) qui est à franchir pour se diriger, se déplacer dans le (bon) sens, le sens juste. De sa voix, d’où le côté oraculaire qu’on peut prêter à l’interprétation, il surligne l’équivoque dont est tissé aussi bien le point-nœud que le mot-pont et ce par injection de signifiant. On voit bien alors qu’il ne s’agit pas de signification mais bien de sens qui touche du même coup au non- sens, le non-sens auquel le sujet s’est un jour, une fois, accroché pour amorcer sa carrière de sujet. De sa voix il déplace le regard et impulse un mouvement dans la cure.

Alors il n’est pas très étonnant que Lacan reprenne dans ce chapitre la métaphore (paternelle) et évoque le séminaire qu’il n’a pas pu faire sur Les Noms-du-Père. « Le caractère fondamentalement transbiologique de la paternité introduite par la tradition du destin du peuple élu, a quelque chose de qui est là originellement refoulé et qui resurgit toujours dans l’ambigüité de la boiterie, de l’achoppement et du symptôme, de la non-rencontre, dustuchia, avec le sens qui demeure caché.» (p. 224)

Si la métaphore est l’opération qui consiste en la substitution d’un signifiant par un autre, le signifiant chassé s’en va ailleurs, il est passé sous la barre, unterdrückt, littéralement poussé en dessous, opprimé. Donc en conclue-t-il : l’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens : « Elle n’est point n’importe laquelle. Elle est une interprétation significative, et qui ne doit pas être manquée. Cela n’empêche pas que ce n’est pas cette signification qui est pour l’avènement du sujet, essentielle. Ce qui est essentiel, c’est qu’il voie, au-delà de cette signification, à quel signifiant – non-sens, irréductible, traumatique – il est, comme sujet, assujetti. » (p. 226). En effet, à chacun ses points-nœuds et ses mots-ponts, qu’il a fabriqué avec le matériel mis à sa disposition par « la topologie enveloppante », évoquée plus haut.

Ensuite Lacan évoque le refoulement originaire, comme nous en avons entendu parler récemment, je ne vais pas m’y arrêter aujourd’hui, sinon pour souligner que le signifiant originel est pur non-sens et qu’il est le porteur de l’infinitisation de la valeur du sujet, non point ouverte à tous les sens, mais les abolissant tous et que c’est « ce signifiant qui tue tous les sens. » (Cf l’exposé du colloque 2012 « Le signifiant originel » de Christian Centner)

Mais ce qui me semble important dans cette séance cette sorte de chaîne que Lacan esquisse qui va de « C’est que leur regard fasciné, c’est le sujet lui-même [6]» (l’Homme aux loups) à l’objet petit a et la voix démoniaque de Socrate en passant par « l’incidence négative dans lequel y entre l’objet phallus », le trait unaire et l’Idéal du moi. Il me semble que dans cette chaîne est déjà là ce que Lacan formulera plus tard, par exemple dans le Savoir du psychanalyste ou dans les Non-Dupes, à savoir que l’interprétation doit cibler la jouissance et donc se situer à la frontière du réel et du symbolique, là où la lettre fixe la dite jouissance. Il me semble qu’ainsi Lacan passe du désir et son interprétation à l’interprétation visant la jouissance.

Bien entendu cette séance aborde la question du transfert et de son départ dans le sujet-supposé-savoir, car l’interprétation se situe dans ce cadre. Quant à l’amour dit de transfert, Lacan rappelle trois choses importantes : 1) L’amour est un effet de transfert mais c’en est la face de résistance. « Nous sommes liés à attendre cet effet de transfert pour pouvoir interpréter, et en même temps, nous savons qu’il ferme le sujet à l’effet de notre interprétation. L’effet d’aliénation, où s’articule, dans le rapport du sujet à L’Autre, l’effet que nous sommes, est ici absolument manifeste. » 2) « Il n’est pas l’ombre des anciennes tromperies de l’amour. Il est isolation dans l’actuel de son fonctionnement pur de tromperie. » 3)«C’est pourquoi, derrière l’amour du dit transfert, nous pouvons dire que ce qu’il y a, c’est l’affirmation du lien du désir de l’analyste au désir du patient. […] C’est le désir du patient, oui, mais dans sa rencontre avec le désir de l’analyste. »

Pour amorcer la discussion, quelques questions et quelques pistes de travail.

Qu’entendons-nous aujourd’hui sous ce mot qui, malgré tout ce qui peut s’en dire ici ou là, désigne un acte analytique ? Lacan nous a donné la piste du discours analytique et toutes ses élaborations sur le savoir, la vérité et la jouissance.

Et les rêves dans la cure ? Interprète-t-on les rêves et comment ? Souvenons-nous de ce qu’en dit Freud dans ce texte de 1911 « Le maniement de l’interprétation du rêve en psychanalyse ». : avoir la main légère, ne pas briser le mouvement de la cure par souci d’exhaustivité de l’interprétation des rêves. Souvenons-nous aussi qu’il repère la fonction de certains rêves produits dans le cadre de la cure : confirmation d’une interprétation ou d’une construction, mais aussi rêve-programme pour la suite de la cure. Chacun se souvient également des élaborations qu’a faites Lacan en s’appuyant sur des rêves, « Père ne vois-tu pas… », il était mort selon son vœu, Irma, L’homme aux loups, La belle bouchère pour ne citer que ceux-là. Plus près de nous, J.G. Godin nous a récemment parlé de l’utilité des « Petites pattes antidérapantes du rêve »[7] dans un cas de psychose.

Autre question : comment nous débrouillons-nous avec le fait que bien des concepts psychanalytiques sont entrés maintenant dans le discours courant et donc sont mis à toutes les sauces ?

Quelles sont les limites de l’interprétation ? Lacan, par exemple, dit ceci dans « D’un Autre à l’autre »: […] nous devons admettre que n’est interprétable dans l’analyse que la répétition, et c’est ce qu’on prend pour le transfert. D’autre part, cette fin que je désigne comme la prise de l’analyste en lui-même dans le forage de a, c’est très précisément cela qui constitue l’interprétable. Pour tout dire l’interprétable dans l’analyste, c’est la présence de l’analyste. C’est pourquoi interpréter celle-ci, comme il s’est vu, comme il s’est même imprimé, est proprement ouvrir la porte, appeler à cette place l’acting-out.» (p.350)

Il y a donc aussi le rapport entre interprétation et acting-out qui pourrait être mis au travail.

Comment rendre compte qu’une intervention de l’analyste fait qu’enfin la cure prend tout à coup un virage décisif, un peu à la manière de la théorie des catastrophes ou de la goutte d’eau qui fait déborder le vase, alors que depuis fort longtemps l’analyste avait maintes fois tenté à partir de ce même point-nœud d’imprimer un mouvement dans la dite cure, de faire que l’analysant se déplace un peu ? Durcharbeiten, dit Freud, Lacan n’est pas en reste : « L’interprétation, ça demande, pour être reçue, ce que j’appelais en commençant du travail. » (Le savoir du psychanalyste, 4 novembre 1974) et on peut aussi penser au temps pour comprendre.

L’expérience de la passe a-t-elle jeté quelque lumière sur la pratique actuelle de l’interprétation et sur ses effets dans le passage de l’analysant à l’analyste ?

Les nœuds borroméens ont-ils modifié la pratique de l’interprétation et si oui, comment ? Sur ce point, je crois que pas mal de membres de notre École sont au travail. J’espère qu’ils voudront bien nous apporter le fruit de leurs recherches. Je dirai simplement aujourd’hui que « la topologie enveloppante » et les « structures circulantes » que j’ai soulignées plus haut m’ont évoqué, pour la première, le retournement du tore du symbolique enveloppant le réel et l’imaginaire et pour la deuxième, le mouvement circulaire non seulement des petites lettres des quatre discours mais aussi l’insistance de Freud à parler du mouvement entre les différentes instances de l’appareil psychique et de la cure.

Pour finir ce petit inventaire-questionnaire, incomplet bien-sûr, il y a la poésie dont Freud a fait largement usage dans ses textes et que Lacan nous désigne (deutet) comme l’essence même de l’interprétation.

Françoise Samson

[1] Le dictionnaire dit « Gleichnis » qui veut dire image, symbole, comparaison, métaphore, allégorie, parabole

[2] Je souligné ce mot.

[3] Et celui-ci.

[4] Voir à ce propos le livre de Christian Fierens, « Une deuxième lecture de L’Etourdit de Lacan, Point Hors-Ligne Eres, Toulouse, 2012.

[5] Voir à ce sujet le schéma du Manuscrit M, Architecture de l’hystérie, Lettres à W. Flie

Présence de l’analyste

Claude Garneau

2 juin 2012

Cliquer ici Présence de l’analyste S XI 25/06/2012