Colloque 2012

Le refoulé originaire, traces et constructions

Le colloque de l’EPSF a eu lieu les samedi 31 mars et dimanche 1er avril 2012.
Il s’est tenu au 92 bis boulevard du Montparnasse, 75006 Paris.

Responsable : Ghislaine Capogna-Bardet

Et bien avant d’avoir osé naître,
Je fus une lettre, une ligne de raisin,
– le livre, dont vous rêvez.
Mandelstam

À la limite de l’analyse, le refoulé originaire fait énigme : il participe à la fois du savoir inconscient et d’un trou dans ce savoir. Dans un tout autre registre que le symptôme, des rejetons, des scories, des ratés, des butées, en manifestent la présence, à quoi la cure, comme la spéculation, peuvent donner accès. Un même destin freudien oriente les représentations refoulées, secondaires, et le refoulé originaire, premier : le contre investissement, préconscient, les maintient inconscients. D’où une double question : de quoi leurs rejetons sont-ils la trace ? Comment repérer, derrière le fantasme, la pulsion ?

Tout d’abord, les émergences d’un archaïque, le surgissement d’un perçu d’avant l’entrée dans la parole (le vu, l’entendu, le senti, le flairé) ou d’un affect inouï, n’ouvrent-ils pas un accès au refoulé originaire. Ne peut-on également interroger l’existence de certains ratés du refoulement originaire, qu’indiqueraient la béance d’une jouissance maternelle médusante, le cannibalisme d’une incorporation primitive, ou le désordre d’un pulsionnel cru : ces ratés trouveraient-ils une solution dans l’écriture d’un signifiant, dans l’inscription d’une identification première, dans la construction d’un représentant ?

De nouvelles questions s’ouvrent alors : en fin de cure, dissoudre la nature cristalline du caractère, corriger les processus à l’origine du refoulement, construire des bords au réel d’un savoir qui d’origine est hors de portée du sujet, cela permettrait-il d’écrire – de réécrire – la structure ?

Autant de façons de répondre de l’énigme, là où elle nous convoque.

Samedi 31 mars 2012

9 h : Accueil

9 h 15 – 13 h
Nils Gascuel : Ouverture
Hélène Zarka : Quand la jouissance maternelle rend l’amour impossible
Élisabeth du Boucher-Lasry : Émergences de l’archaïque dans la cure : position de l’analyste
Solal Rabinovitch : S2 ou le poids de la duplicitéµ
Lis Haugaard : L’incorporation, une forme de refoulement originaire ?

14 h 30 – 18 h 30
Claude Garneau : L’enfant Moïse et son double
Dominique Noël : Eva dans la tourmente
Eduardo Vidal : La fonction du préconscient dans le refoulement originaire
Françoise Samson : Sur la margelle du puits
Thierry Longé : Un obscur souvenir

Dimanche 1 er avril 2012

9 h 30 – 13 h
Guy Lérès : « j’avais pourtant pensé… »
Annie Tardits : Une aussi pure absence ?
Marjolaine Hatzfeld : L’ Urverdrängt , au champ clos du désir
Claudie Frangne : L’ombilic et le signifiant phobique

14 h 30 – 18 h 30.
Claude Lemérer : L’alèthosphère, l’angoisse et le psychanalyste
Christian Centner : Le signifiant originel
Claus Dieter Rath : « Après nouvel examen »
Frédérique Saldès : Fin d’analyse et caractère

Ghislaine Capogna-Bardet : Clôture

Document de travail

Nous proposons de mettre au travail, au cours de ce colloque, la question du refoulement originaire à la fois dans la clinique et dans la structure : y a-t-il des difficultés ou impasses dans une cure dont pourrait rendre compte une certaine proximité avec le refoulement originaire ? Comment la clinique peut-elle éclairer certaines difficultés théoriques du concept de refoulement originaire, notamment celle de l’écart entre refoulement proprement dit et refoulement originaire ?

Le choix de ce thème s’inscrit dans le fil de plusieurs colloques précédents, où se succèdent « l’originaire », « la guérison », « la recherche », « l’insistance du réel », « l’écriture du symptôme », « Œdipe… ». Après « L’Expérience du savoir », il s’agit d’approcher cette année le « trou dans le savoir » par le bord de la clinique.

À la racine de notre condition de parlêtre, le refoulement originaire est ce autour de quoi s’organise l’inconscient, et se fonde le sujet.

Quand on pense au refoulement originaire, on se réfère le plus souvent à sa dimension spéculative, voire mythique, du côté de l’émergence du sujet et de la constitution de l’inconscient, donc de questions de structure. Est-ce qu’on en rencontre quelque chose dans les cures ? Comment, à quels moments y a-t-on accès ? Sous quelle forme rencontre-t-on dans les cures des moments d’émergence du sujet ?

Existe-t-il une clinique qui puisse rendre compte d’une proximité avec le refoulement originaire ? On pourrait y être confronté, pas seulement à propos de la psychose ou de l’autisme, mais dans toute cure, à certains moments et pas seulement en fin de cure.

Du côté de Freud

Freud pose l’hypothèse d’un refoulement originaire en 1915 : « […] Nous sommes donc fondés à admettre un refoulement originaire, une première phase du refoulement, qui consiste en ceci que la prise en charge dans le conscient est refusée à la représentance psychique (représentance de représentation) de la pulsion. Celle-ci s’accompagne d’une fixation ; la représentance concernée subsiste, à partir de là, sans modification possible et la pulsion demeure liée à elle. […] (1) ».

À partir de là le refoulement originaire attire à lui les refoulements secondaires (ou post-refoulements), mais lui-même doit être maintenu en permanence par le « contre-investissement qui a lieu dans le système préconscient » : « c’est lui [le contre-investissement] qui représente la dépense durable d’un refoulement originaire mais en garantit aussi la durabilité (2). »

Le refoulement originaire est maintenu par le seul mécanisme de contre-investissement qui le fait sans cesse consister. Que peut-on dire du mécanisme de contre-investissement, seul mécanisme intéressé au maintien du refoulement originaire ?

Ainsi le refoulement originaire est là, et reste actif tout le temps. C’est quelque chose qui est toujours là. Comment cette « actualité » du refoulement originaire se manifeste-t-elle dans la cure ? De quelle manière cela subsiste-t-il dans l’actuel ?

Du côté de Lacan

Lacan donne un ancrage logique au refoulement originaire a-temporel ; il l’aborde à maintes reprises, tout au long de son œuvre, et différemment selon les périodes .

Quelques indications : dans L’Angoisse, Lacan parle du « lieu de l’inhibition comme le lieu où, à proprement parler, le désir s’exerce, et où nous saisissons l’une des racines de ce que l’analyse désigne comme Urverdrängung »

Dans le séminaire Les quatre concepts…, c’est le signifiant binaire S2 qui est refoulé originairement.

Dans le séminaire Encore, le refoulé originaire concerne la jouissance maternelle

Le refoulement originaire est ensuite référé au trou du symbolique et aussi au symbolique comme trou.

À partir du séminaire RSI, Lacan travaille la question du refoulement primordial avec le nœud boroméen. Dans la séance du 8 avril 1975, Lacan lit dans l’aversion du sujet pour la topologie ou la mathésis la trace du refoulement originaire, et il ajoute : « refoulement premier irréductible qu’il s’agit de suivre à la trace justement. »

Manifestations dans la cure

Les traces primitives, traces éparses, chaotiques, qui peuvent surgir au cours d’une cure (ou hors cure) concernent le perçu d’avant l’entrée dans la parole ( infans ). Voici comment Freud évoque l’émergence dans la cure de « fragments de perçu » : « Ces souvenirs auraient pu être qualifiés d’hallucination si à leur netteté s’était ajoutée la croyance à leur actualité. Mais l’analogie gagna en significativité quand mon attention fut attirée par la présence occasionnelle de véritables hallucinations dans d’autres cas, des cas qui n’étaient certainement pas psychotiques. […] c’est peut-être un caractère général de l’hallucination jusqu’ici insuffisamment apprécié qu’en elle fasse retour quelque chose qui a été vécu dans les tout premiers temps, puis oublié, quelque chose que l’enfant a vu ou entendu à une époque où il était encore à peine capable de parler, et qui s’impose maintenant à la conscience, probablement de façon déformée et déplacée par l’effet des forces qui s’opposent à un tel retour (3). »

Avec les bribes d’entendu, de vu, de senti, on est dans la pulsion, et peut-être dans un rapport particulier à l’Autre, dit par Freud « préhistorique », en particulier, l’autre du soin, le Nebenmensch …

On peut donc supposer au début, un réel pulsionnel. On peut également supposer que les représentations de choses et les représentations de mots étaient non-distinguées au départ. Est-ce un corps non symbolisé, un corps hors signifiant, qui serait ici concerné ? Est-ce un corps dont il n’y aurait pas de traces dans l’inconscient langagier ?

Les traces primitives renvoient-elles seulement à un mode primordial d’inscription signifiante ? Y a-t-il un autre mode primitif d’inscription du perçu ? Est-ce lui qui fait retour sous forme de perçu halluciné ou de certains affects ? Comment penser cet autre mode en rapport avec l’Urverdrängung, la Verwerfung, la Verleugnung ? Avec la jouissance non symbolisable ? Avec la lettre ? Avec le réel de l’inconscient ?

Le réel de l’inconscient est-il cette part de l’inconscient qui n’est pas savoir mais réel, le non-symbolique de l’inconscient ?

Parce que le refoulement originaire doit toujours être maintenu, il y a toujours imminence d’une résurgence possible, d’un retour de jouissance possible qui peut générer effroi, angoisse, phobie, cauchemar…

Ainsi le déclenchement de la phobie de Hans pourrait être connecté au refoulement originaire (4) : Hans a fabriqué une phobie pour refouler la jouissance maternelle. Une « caresse en paroles » de son pénis, adressée par une femme à la mère devant l’enfant, a laissé la mère muette, et cela dans le temps où les soins corporels prodigués à sa petite sœur viennent réveiller ses propres traces inconscientes (5). La phobie du cheval n’est pas première, elle a d’abord pris la forme d’une phobie de l’espace. Le symbolique n’intervient que dans un deuxième temps, avec l’arrivée du signifiant phobique « cheval ».

D’où une question : en tant qu’il est lié au symbolique, comment le symptôme a-t-il affaire avec le réel de l’inconscient ?

Plus généralement, des manifestations d’ aphanisis du sujet, de Spaltung d’avec son être, qui peuvent apparaître dans la cure ou dans la passe, sont à référer au refoulement originaire et aux moments de bouleversement intime où la construction du sujet est mise en abyme.

Constructions et « construction » freudienne

Ce qui ne peut ni se déchiffrer ni s’interpréter, ne peut que se construire.

La « construction » freudienne, à laquelle participe autant le patient que l’analyste, peut produire un retour halluciné de souvenirs inconscients ; peut-elle aussi, en suppléant au symbolique, étayer le contre-investissement contre le retour du refoulé originaire ?

Quelle relation établir entre « la construction » et la « correction des processus à l’origine du refoulement », dont parle Freud dans « Analyse finie et infinie » ? Si l’on modifie les processus à l’origine du refoulement, qu’adviendra-t-il du refoulement secondaire (et du retour de ce refoulé dans le symptôme) et comment le refoulement originaire en sera-t-il affecté ?

Les constructions dans l’analyse, qui touchent au réel du sujet, ont-elles le même statut que la topologie au sens où s’en sert Lacan (ni métaphore ni modèle, mais réel de la structure) ?

Nous proposons, pour orienter le travail et les interventions attendues, quatre entrées.

1 – Le trauma
Si le trauma est blessure, trou, plutôt que choc, qu’est-ce qui fait trauma dans le traumatisme (6) ? Y a-t-il un trauma primordial qui pourrait nous apprendre quelque chose sur le refoulement originaire ?

2 – Les énigmes du maternel
La jouissance maternelle et le désir de la mère.
•  Clinique de l’autisme (où se pose la question de l’absence d’un refoulement originaire) ;
•  pratique psychanalytique avec les enfants (qui disent parfois : « et moi j’étais où ? ») ; problématique de la phobie ;
•  les douleurs d’exister.

3 – Les traces primitives
Question des représentations d’objet, du réel de l’inconscient et de la lalangue . Comment le passage des restes de la lalangue, comme traces d’entendu, dans la langue s’articule-t-il avec la présence, au cœur de l’inconscient, du refoulement originaire ?
Ici peut aussi se rouvrir le débat sur la Bejahung-Austoßung, ainsi que sur la contemporanéité de l‘Urverdrängung et de la Verwerfung .

4   À la limite du somatique et du psychique, les pulsions et leurs représentants : représentations et affects

L’affect, décharge de la pensée dans le corps, dit Lacan, attrape l’objet que rate la pulsion dans son trajet : angoisse, inhibition, engourdissement, effroi, stupeur, acédie…

Notes
(1) S. Freud, « Le refoulement », Métapsychologie (1915), Œuvres complètes, vol. XIII, PUF, pp. 193-194.
(2) S. Freud, « L’inconscient », Métapsychologie, ibidem, p. 222.
(3) S. Freud, « Constructions dans l’analyse » [1937], Œuvres complètes, vol. XX, pp. 70-71.
(3) Hypothèse amenée par A. Tardits, lors du séminaire Freud-Lacan et reprise par E. Leypold lors du colloque EPSF 2008, « Œdipe, une énigme moderne ».
(4) S. Freud, « Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans », Œuvres complètes, vol. IX, cf . pp. 20 et 100.
(6) Question du travail de recherche soutenu par E. D’Elia, E. Leypold, A. Tardits dans le séminaire « Qu’est-ce qui fait trauma ? ».

L’équipe d’organisation du colloque :
Colette Bigio,
Ghislaine Capogna-Bardet,
Christian Centner,
Nils Gascuel,
Solal Rabinovitch,
Marie-Jeanne Sala,
Dora Yankelevich-Szerman

Contact : gbardet@noos.fr

Eléments bibliographiques

– S. Freud, L’Esquisse, (1895), ed. Érès, 2011.
– S. Freud, Lettres à Wilhem Fliess (1887-1904) (lettre 112 alias 52, 6 déc. 1896), PUF, 2006.
–  S. Freud, L’interprétation des rêves, (1899-1900), ch. 7 (ombilic du rêve), Œuvres complètes, vol. IV.
– S. Freud, « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » (1911), Œuvres complètes, vol. XI.
– S. Freud, « Le refoulement », Métapsychologie (1915), Œuvres complètes, vol. XIII.
– S. Freud, « L’inconscient», Métapsychologie, ibidem .
– S. Freud, « Notes sur le « bloc magique » (1925), Œuvres complètes, vol. XVII.
– S. Freud, « La négation » ((1925), ibidem .
– S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse (1926 ), ibidem .
– S. Freud, « Analyse finie, analyse infinie » (1937), Œuvres complètes, vol. XX.
– S. Freud, « Constructions dans l’analyse », (1937), ibidem .
– S. Ferenczi, Journal clinique (janvier-octobre 1932), Payot, 1985.
– J. Lacan : presque tous les séminaires.
– J. Lacan : « Subversion du désir… » Écrits, Seuil, 1966.
– J. Lacan : « Réponse au commentaire de J. Hyppolite », ibidem .
– J. Lacan : « La troisième ».
– J. Lacan : « Les concepts fondamentaux de la cure. Réponse de J. Lacan à une question de Marcel Ritter », « Journée des cartels », Lettres de l’École freudienne, n° 18, avril 1975
– J. Lacan : « Journée des cartels », séance de clôture », ibidem .
– J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI » (1976), Autres écrits, Seuil, 2001.

– F Balmès, Ce que Lacan dit de l’être, PUF, 1999.
– S. Rabinovitch, La forclusion, Enfermés dehors, Érès, 1998, coll. Scripta.
– Henri Rey-Flaud, L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage, Flammarion, Aubier, 2008.
– C. Soler, L’inconscient réinventé, PUF, 2009.
– D. W. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Gallimard, 1989.
et sa reprise par:
– E. du Boucher, « Douleurs d’exister, douleurs existentielles », Carnets 79, janvier-mars 2011.

– L’originaire (actes du colloque EPSF 1996).
– L’insistance du réel (actes du colloque 2004), Erès, 2006.
– L’expérience du savoir (actes du colloque EPSF 2010 – à paraître).

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